Pouvoirs de la parole…

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires. « John Kalman Stefansson – Entre Ciel et Terre – Folio 2011

La période est riche en débats autour de la parole de victimes, de personnes accompagnées par les dispositifs d’intervention…Ils sont importants pour notre secteur au coeur de ces évolutions sociétales et lui même largement questionné voire mis en cause dans ses modes de fonctionnement. Plusieurs éléments de ce débat m’ont passionné récemment. Je vais les évoquer dans deux ou trois billets complémentaires.

Le livre de Vanessa Springora évoquant son histoire avec Gabriel Matzneff a fait l’objet d’hommages unanimes auxquels on ne peut que s’associer. Sa qualité d’écriture reflète la finesse d’une pensée qui entre, en profondeur et sans haine aucune, dans la compréhension d’une histoire qui a marqué toute une vie. Elle permet aussi de mieux comprendre les effets négatifs et la confusion générée par le type d’emprise mis en place, redoublée par le baillon littéraire dont son auteur enrobait une réalité bien plus prosaïque et sordide. Son livre comme ses propos constituent, dans tous les cas, un contrefeu magistral aux discours justificatifs de nombre de pédophiles dont la crédibilité tenait essentiellement à l’absence de parole publique de l’autre coté de la situation, à savoir celui de leurs victimes. Sans pathos et à partir d’une réflexion très charpentée, le livre de Vanessa Springora, comme ses propos d’une grande intelligence et sensibilité, constitue incontestablement un outil précieux pour comprendre  la nécessité que ne soient pas confondus « droits de l’enfant » et « équivalence avec l’adulte » dans une tension permanente entre « protection » et « libération », selon la claire expression de François de Singly. « Le consentement » constitue sans nul doute, ses effets le montrent, une réplique qui prouve la puissance du livre quand se croisent qualité du propos et de l’expression et époque en capacité de le recevoir.

Un autre mérite majeur de ce livre a été de remettre en lumière le travail déjà ancien du sociologue Pierre Verdrager qui constitue une étude fouillée et passionnante de la controverse puis de la déroute pédophile, selon ses termes. A partir d’un grand nombre de propos et de discours dont il retrace les lignes d’évolution, il propose une lecture des logiques argumentatives qui se sont confrontées sur le sujet, avant que ne s’impose la perception de l’aspect profondément négatif de la pédophilie (finalement bien mal nommée), corolaire à sa criminalisation croissante . Cela permet de mieux comprendre à partir de quels autres débats (l’homosexualité, les droits de l’enfant, la libération sexuelle) et quels contextes (mai 68, débat sur le PACS, Sida, féminisme, scandales au sein de l’église catholique) le « mouvement pédophile » a perdu les différents combats qu’il a mené.  Et cela malgré les soutiens de multiples figures du monde intellectuel et politique, qui nous choquent tant aujourd’hui. De ce point de vue, l’ouvrage de Vanessa Springora vient clôturer  d’une manière particulièrement lumineuse la séquence décrite par le sociologue.

Si ce livre de Pierre Verdrager est passionnant par le travail historique et de réflexion qu’il propose, il l’est aussi sous d’autres angles. Ainsi, il constitue une réflexion critique étayée  et solide d’un certain nombre de travers des sciences sociales et notamment de la sociologie dite critique et de la manière dont elle considère souvent la parole des acteurs sociaux. Et aussi une réflexion utile sur la manière d’aborder des thématiques proches des sujets sur lesquels nous sommes nombreux à travailler professionnellement (la maltraitance, la violence conjugale et ses effets..). Il sera intéressant d’y revenir.

Vanessa Springora – Le consentement – Grasset 2019

Débat sur le livre à la grande librairie du 15 janvier 2020, avec Pierre Verdrager et d’autres intervenants. Lien https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/la-grande-librairie-saison-12/1143743-la-grande-librairie.html

Pierre Verdrager – Ce que les savants pensent de nous et pourquoi ils ont tort. Critique de Pierre Bourdieu. La découverte 2010

Pierre Verdrager – L’enfant interdit – Comment la pédophilie est devenue scandaleuse – Armand Colin 2013 Préface de François de Singly

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